D’aucuns estiment qu’apprendre ou travailler ne sauraient se concevoir sans effort ni souffrance. Mais alors que l’étymologie du mot « travail » venant du latin « tripalium », instrument de torture romain, est remise en cause, nous ne nous priverons pas de discuter aussi de l’utilité de l’ennui dans le processus d’apprentissage des élèves.

 «  C’est normal que les élèves s’ennuient à l’école, cela fait partie des efforts à faire pour apprendre.  » Là, on touche vraiment un point sensible, une rengaine formidable, une mine de réflexions.

Argument numéro un : si l’on est sérieux, on doit faire des efforts, car rien ne se fait sans effort. Ni l’apprentissage du saxophone, ni celui des mathématiques, ni le football, et ainsi de suite. Eh bien, ça, c’est vrai, parfaitement vrai. Les enfants, on a des efforts à leur demander et les pédagogies n’ont nullement l’intention, ni d’y renoncer, ni qu’ils y renoncent. L’attention, la concentration, l’analyse, la mémoire, ça ne se trouve pas dans une barre de Kinder, cela requiert un investissement.


Dessin de Pol Le Gall publié dans le n° 350-351 des Cahiers pédagogiques, «  Innover, encore…  »

 

«  Il faudrait inventer un temps particulier pour l’apprentissage. Le présent d’incarnation, par exemple. Je suis ici, dans cette classe, et je comprends, enfin ! Ça y est ! Mon cerveau diffuse dans mon corps : ça s’incarne. Quand ce n’est pas le cas, quand je n’y comprends rien, je me délite sur place, je me désintègre dans ce temps qui ne passe pas, je tombe en poussière et le moindre souffle m’éparpille.  »Daniel Pennac, Chagrin d’école, Gallimard, 2007.

Mais justement. Comment obtenir de l’enfant, de l’élève, qu’il consente à cela ? Si l’on croit obtenir un tel résultat sans sa participation, par le seul poids de l’autorité, de la coercition, ou de l’intérêt, on obtiendra quelque chose : on obtiendra le service minimum.

Crispé, tendu, souffrant, inefficace. Si, en revanche, cet effort semble légitime, et légitime parce qu’il y a du plaisir à gagner, parce qu’il y a du plaisir à apprendre, à maîtriser, à connaître, le maître est plus libre, l’enfant est à la fois plus heureux et meilleur élève. Il faut de la volonté pour apprendre.

Mais la volonté sans la motivation, ça ne marche guère. L’effort volontaire n’est pas une contradiction mais un travail conjoint de l’enseignant et de l’enseigné, ce qui signifie que ce dernier y trouve son compte, adhère au projet, à la demande.

Notre système éducatif ne sait pas, ou peu, maîtriser cela. Il réussit à former des élèves qui ont de bons résultats, mais au prix d’un stress, d’une souffrance, parfaitement excessifs. Non seulement c’est une douleur infligée aux enfants et aux adolescents, mais cette douleur n’est pas «  rentable  » en ce qu’elle limite la fraîcheur intellectuelle, la disponibilité, l’imagination, la création. Pour que tout cela soit réuni, mobilisé, il ne faut pas (seulement) des élèves qui obéissent mais des élèves qui font leur part du chemin, et qui savent pourquoi ils le font.

Argument numéro deux : l’ennui est le corollaire inévitable de l’effort. Cette fois, on veut dire deux choses. D’abord, que les pédagogues sont laxistes (air connu), démagogues (tout aussi connu) et dépourvus d’exigence. En d’autres termes, qu’ils veulent être aimés, et que, pour être aimés, ils sont prêts à tout, y compris à renoncer à leur mission, aux apprentissages qu’ils doivent conduire. Pour «  suivre  » leurs troupes plutôt que de les «  précéder  », ils sont enclins à sacrifier l’essentiel : la fameuse «  transmission des savoirs  ». Cette musique-là, qu’on entend tous les jours à la télévision, chantée par Alain Finkielkraut, Natacha Polony, Jacques Julliard, etc. est si rituelle et grossière, si paresseuse, qu’on fatigue à lui répondre. Non, les pédagogues connaissent leur place, ils ne pensent pas qu’être bon professeur consiste à sauter sur la table et à faire son numéro. Ils pensent, très exactement, le contraire. Un bon maître est quelqu’un qui sait gérer son narcissisme et qui possède les techniques propres à améliorer la performance de l’élève.

Qu’est-ce que l’ennui ?

Ensuite, qu’est-ce que l’ennui ? Pas seulement un moment de lassitude (tous les enfants, tous les adolescents, tous les publics, connaissent cette chute de régime, ce passage à l’inattention). Mais une interrogation sur la légitimité et la pertinence de l’exercice. Les pédagogues sont des professeurs qui tentent de conjurer ce double obstacle. Un exercice, un travail qui semblent illégitimes (ou qui le sont) ne susciteront aucune adhésion, donc aucune volonté d’effort. L’ennui, ainsi compris, n’est absolument pas la rançon d’une école exigeante. L’ennui est très exactement l’inverse : la caractéristique d’une école routinière, radoteuse, qui ne cherche pas à produire mais se contente de réciter à l’infini des recettes improductives.

L’ennui est un test, une sanction. Pas seulement de la qualité de l’enseignant, mais de l’ambition de l’enseignement. Un enseignement ambitieux est un enseignement qui se renouvelle constamment, qui s’interroge, qui fonctionne par la méthode des essais et des erreurs. C’est-à-dire, qui est attentif à l’attention des élèves, lesquels ne sont pas des oies qu’on gave, mais partie prenante – ô combien ! – de cet enseignement même.

Ce genre de polémique nous fait perdre du temps, nous ralentit, baisse le niveau de l’exercice. Au demeurant, à l’ennui de l’élève répond celui du maître, et réciproquement. Une école où les enfants s’ennuient est une école où les enseignants s’ennuient. Autrement dit, un école médiocre et somnolente.

Hervé Hamon
Écrivain, auteur de Tant qu’il y aura des profs et Tant qu’il y aura des élèves
Source : www.cahiers-pedagogiques.com