Cet été, un ingénieur de Google a fait scandale en affirmant qu’hommes et femmes n’étaient pas « outillés » de la même manière sur les plans cérébral et cognitif. Qu’en disent les études ?

L’affaire a fait grand bruit cet été. Début août, un ingénieur de Google du nom de James Damore a posté  un mémo interne dans lequel il expliquait en substance que la firme de Mountain View avait tort de se soucier d’égalité hommes-femmes parmi ses salariés.
Motif allégué : hommes et femmes auraient des profils cognitifs différents, liés aux différences de leur cerveau et rendant les premiers naturellement plus « aptes » à exécuter le type de tâches qu’une firme high-tech comme Google attend de ses employés.
Malheureusement pour ledit James Damore, son mémo a fuité, les médias s’en sont emparés et, face au scandale, Google a préféré le rayer de la liste de ses cadres..

D’autres arguments avancés par l’ex-ingénieur de Google étaient d’ordre biologique. Il évoquait notamment la question, souvent débattue, du rôle de l’exposition intra-utérine à la testostérone, cette hormone à laquelle les embryons mâles sont beaucoup plus exposés durant la grossesse que les embryons femelles, et qui aurait un impact sur le processus de formation du cerveau.
A l’appui de ses dires, James Damore citait plusieurs études de psychologues travaillant ou ayant travaillé sur cette délicate question des différences cognitives entre hommes et femmes – lesquels ont eu soin, depuis, de prendre leurs distances par rapport à ses conclusions.

« S’agissant de l’animal, le rôle de l’exposition intra-utérine à la testostérone sur le développement du cerveau a été solidement établi », commente le biologiste belge  Jacques Balthazart , de l’Université de Liège, spécialisé en neuroendocrinologie du comportement.

Le problème est que, si l’on sait que le cerveau des humains présente bien les mêmes récepteurs à la testostérone que celui de n’importe quel mammifère, il est impossible de réaliser sur eux le genre d’expériences qui prouveraient le lien de cause à effet entre les doses inégales et les quelques différences anatomiques effectivement constatées d’un sexe à l’autre (lire ci-dessous).

« Le cerveau étant éminemment plastique, comment savoir si ces différences ne proviennent pas de l’éducation différenciée reçue par les garçons et les filles et, plus largement, de tout ce qui relève du contexte social, culturel, etc. ? s’interroge le biologiste belge. En outreces différences ne sont vraies qu’en moyenne, elles sont purement statistiques. A l’échelle individuelle, il devient beaucoup plus difficile de distinguer avec certitude le cerveau d’un homme de celui d’une femme. »

Peu de consensus

Quand on passe de la matière à l’esprit, du plan cérébral au plan psychologique, les conclusions ne sont guère plus tranchées. D’autant que, là aussi, tout est affaire de statistiques… Mathématicien et psychologue français spécialisé en sciences cognitives,  Nicolas Gauvrit s’en amuse. « J’ai souvent constaté que les différentes études présentées comme contradictoires reposaient en fait sur les mêmes données brutes. C’est le traitement statistique et l’interprétation qu’on en fait qui diffèrent. Certains auteurs diront : « Il existe des différences bien établies entre les cerveaux masculins et féminins, mais elles sont vraies en moyenne seulement, localisées et souvent faibles » ; et d’autres : « Il n’existe aucune différence entre les cerveaux masculins et féminins, à part quelques-unes vraies seulement en moyenne, localisées et souvent faibles ». »

Ces différences « vraies en moyenne seulement, localisées et souvent faibles », quelles sont-elles ? Que ce soit en termes de traits de caractère ou de facultés cognitives, celles qui font à peu près consensus parmi les chercheurs se résument à peu de chose. Il y a d’abord la capacité à effectuer mentalement des rotations en trois dimensions, exercice pour lequel les hommes se révèlent – en moyenne – meilleurs que les femmes.

A l’inverse, les femmes ont – toujours en moyenne – des capacités supérieures aux hommes en ce qui concerne la fluence verbale. Par cette expression, les psychologues désignent non pas la richesse du vocabulaire dont dispose un individu (qui est un facteur culturel, donc contextuel), mais sa capacité à accéder très rapidement à son lexique interne – par exemple en citant en un temps limité le plus de mots possible commençant par une lettre donnée.

La connaissance scientifique, en l’état, ne permet donc guère d’établir une opposition claire et nette entre hommes et femmes sur le plan cognitif.

Même chose pour les traits de caractère : rares sont ceux qui enregistrent un écart significatif selon les sexes. Les femmes présentent en moyenne une plus grande sensibilité émotionnelle : si on leur demande d’écouter une chanson triste ou de voir un film émouvant, les réactions physiologiques mesurées par des capteurs et les réponses aux questionnaires montrent qu’elles y sont généralement plus sensibles que leurs congénères masculins. A l’inverse, et sans grande surprise, les hommes font le plus souvent montre d’une plus grande agressivité physique que les femmes.

« Personnes » versus « choses »

Un autre trait de caractère souvent débattu dans ce champ d’étude, et au coeur de l’argumentation de James Damore, tourne autour de l’opposition « personnes »-« choses ». Selon certains auteurs, dont le psychologue britannique  Simon Baron-Cohen de l’université de Cambridge, le cerveau des femmes les inclinerait plus à l’empathie et celui des hommes à l’analyse et à la construction de systèmes ; aux divers stades de leur vie, les premières porteraient davantage attention aux « personnes » et les seconds aux « choses ».

Là trouverait sa racine la supposée préférence des petites filles pour les poupées ou les peluches (prises comme substituts de personnes réelles) et celle des petits garçons pour les voitures, camions et autres jeux de construction. Mais aussi, devenus grands, celle des femmes pour les postes présentant une composante sociale forte (comme les ressources humaines) et celle des hommes pour les postes présentant une composante technique forte (comme ceux qui sont au coeur de l’activité d’une entreprise telle que… Google !).

Cette opposition « personnes » versus « choses », empathie versus systématisation, si elle existe, a-t-elle un fondement biologique, qui pourrait être l’exposition prénatale à la testostérone ? Ou bien résulte-t-elle seulement du contexte dans lequel sont élevés et grandissent garçons et filles, ce que les spécialistes appellent le processus de gendérisation ? Ou est-ce une sorte de mélange des deux ?

L’origine et le contexte

Bien des expériences ont été tentées pour démêler cet écheveau, notamment en étudiant les préférences en termes de jouets de petites filles atteintes d’hyperplasie congénitale, une maladie les exposant à un surcroît de testostérone. Ou encore de singes, moins susceptibles que les humains de subir l’influence de la gendérisation. Il semblerait que cette préférence ait bien une base biologique, mais cela n’exclut pas, chez les humains, un renforcement par le contexte.

La connaissance scientifique, en l’état, ne permet donc guère d’établir une opposition claire et nette entre hommes et femmes sur le plan cognitif. Comme l’écrivait la psychologue Daphna Joel, de l’université de Tel-Aviv, à la suite d’ une énième étude sur le sujet,

« le degré de masculinité ou de féminité de tout être humain est une mosaïque. Personne n’est complètement « masculin » ou complètement « féminin » dans tous les domaines et c’est vrai aussi bien de notre cerveau que de notre corps et de notre comportement ».

Source : https://www.lesechos.fr